FILM – Ixcanul, Jario Bustamante (2015)

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La sublime Maria Mercedes Croy, jeune actrice « amateure » au talent explosif (Tout un monde se désolidarise de ce minable jeu de mots journalistique)

 

     Avec Ixcanul (2015), Jario Bustamante nous livre une oeuvre d’un esthétisme rare, qui ne téléscope pas la dimension documentaire de l’histoire. Ixcanul (qui signifie « volcan » en langue cakchiquel, que parlent les protagonistes) raconte la vie quotidienne d’un village de paysans des montagnes guatémaltèques qui vivent de l’exploitation de café qu’ils font au profit d’une grande entreprise nationale peu scrupuleuse. A travers une terrible histoire vraie, nous découvrons avec stupeur et émerveillement les moeurs pas toujours si louables de ces villageois qui vivent loin de tout.

LA CONNEXION SPIRITUELLE AVEC LA NATURE

« – Je me sens comme le volcan.
– C’est normal, c’est parce-que tu as la lumière de la vie en toi. »

       Dans nos oreilles, ce dialogue entre une mère et sa fille enceinte sonne sortir d’un un poème d’un lyrisme désuet, d’un sort païen voire d’une chansonette cucu la praline. Pourtant, pour ces paysans guatémaltèques, la nature est à la fois composante intégrante d’une vie quotidienne somme toute banale et un absolu mystique qu’ils vénèrent, à qui ils font des offrandes et récitent des poèmes. Les paysans guatémaltèques utilisent la nature pour leurs besoins les plus concrets: les hommes travaillent dans les plantations de café, les anciens guérissent les malades grâce à l’eucalyptus, les premières relations sont consumées sur des arbres centenaires,… Mais la nature prend une dimension bien plus spirituelle dans cette communauté guatémaltèque: ils la vénèrent comme si une divinité habitait chaque galet, animait chaque feuille, et faisait se mouvoir chaque nuage. Si nos réflexes occidentaux nous enjoignent à associer à cette foi si particulière à la conception spinoziste de la religion, Ixcanul nous dévoile à quel point leur relation à la nature dépasse ce débat et habite leur âme (désolée pour cette parenthèse inutile et pédante, mais c’est tellement rare de pouvoir caler Spinoza dans un texte que c’était trop tentant).  Elle est certes une alliée, une amie, et plus que cela; elle vit en eux. 

 

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La nature sert à ces paysans guatémaltèques à subvenir à leur besoins, mais elle fait également partie d’eux

 

LA FACE CACHEE DU VOLCAN

      Dans le film, le volcan (Ixcanul en langue cakchiquel) est ainsi l’incarnation de la conception que se fait cette communauté guatémaltèque de la nature. Terrifiant, intimidant et imprévisible comme un Dieu, il est aussi l’ami dont la présence pérenne rassure et qui protège par son ombre bienveillante.
        Mais cette ombre est aussi lourde et pèse sur les habitants. La vision bucolique décrite au-dessus ne caractérise pas à elle seule la vie de ces paysans en altitude. Le volcan, par sa majesté, sa présence constante, symbolise la chape de plomb qui pèse sur cette communauté exploitée par les marchands de café et figée par des traditions millénaires. Cette atmosphère mine notamment les jeunes, qui ressentent un fort désir d’ailleurs et tombent souvent dans un alcoolisme glauque – condition que l’on retrouve dans un autre film qui se déroule dans un décor communautaire, Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015) de Chloé Zhao. Ils veulent connaître la vie citadine, celle qui grouille au-delà du volcan, où se trouve le Mexique. Après avoir franchi ce pic et traversé le Mexique, les jeunes qui rêvent d’un avenir occidental, comme Pepe dans le film espèrent rejoindre les Etats-Unis. Comme dans Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015) de Chloé Zhao, Ixcanul montre avec une précision documentaire et une sensibilité toute cinématographique le désespoir qui habite ce peuple. Afin que les exploitants de café ne quittent pas le village, Maria est forcée d’épouser le fils du propriétaire des champs, elle doit subir son alcoolisme et son manque d’affection. Les hommes sont ivres d’alcool frelaté, leur seul avenir se trouve dans leurs cabanes insalubres où, dans leurs lits aux draps miteux, ils poussent leurs femmes à coucher avec eux, mais le coeur n’y est pas. 

 

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« Bah alors fais pas la tête!!! » – Maria en tenue de mariée traditionnelle, forcée d’épouser un homme qu’elle n’aime pas 

 

UN CONTRASTE SAISISSANT

        Ixcanul nous livre ainsi un récit des communautés paysannes guatémaltèques, à travers un sombre prisme d’une incroyable cruauté. Comme dans le film de Chloé Zhao, la beauté des paysages et des plans époustouflants contraste avec cette société viciée, rongée par l’alcool et rouillée ses propres principes. Le vomi tache les arbres centenaires, le cri des femmes quasi violées assourdit le chant des oiseaux, la fumée de l’alcool brûlé éternelles éclipse celle du volcan. La lâcheté, le mensonge, le racisme ordinaire et le sexisme ambiant entachent l’apparente innocence que l’on veut bien coller à ces paysans. 

        L’intelligence du film réside en partie dans son schéma narratif. Le spectateur découvre ce peuple contrasté à travers des yeux internes à la communauté, mais en même temps très innocents car presque aussi choqués que nous à la vue de toutes ces horreurs. C’est le personnage principal, Maria, qui nous guide à travers champs, pentes rocailleuses mais aussi dans les fêtes dégénérées, dans les mariages forcés et au chevet d’avortements artisanaux. Son beau regard innocent nous présente la dure spécificité de son monde, mais nous rappelle que les problèmes d’une jeune fille de la campagne guatémaltèque se rapproche à bien des égards à ceux d’une jeune citadine (découverte de soi, grossesse, avortement,…). 

ETAT ET COMMUNAUTES ISOLEES: L’IMPOSSIBLE COMMUNICATION?

     Le film met également en lumière la difficile communication entre Etat et communauté isolée. Leur connaissance de l’espagnol est nulle, et la seule langue des habitants de ce village est le cakchiquel: leur recensement est donc difficile, rendant leur reconnaissance et leur intégration au pays impossible. En résulte une exploitation officieuse et dérégulée des forces de travail, qu’ils acceptent faute d’autosuffisance.      
       Sans prôner l’apprentissage de la langue véhiculaire (ici l’espagnol), il faudrait réfléchir à des solutions pour améliorer les relations entre l’Etat guatémaltèque et ces communautés reculées de la ville. Vous verrez dans le film à quel point ce manque de communication porte les paysans à leur perte.

 

UN FILM GUATEMALTEQUE AUX OSCARS? 

     C’est le premier film guatémaltèque diffusé à large échelle en France, ce qui en fait en soi une raison pour aller le voir!!! C’est une formidable chance qu’un tel film soit diffusé à une si large échelle en France. 

    Il a déjà reçu le prix Alfred-Bauer au festival du film de Berlin (celui avec les Ours trop mimisss!!!), prix décerné aux films qui portent un regard nouveau sur le monde (rien que ça).

     Le film va être présenté au jury des Oscars pour concourir aux nominations de la catégorie « Meilleur film étranger » sous le drapeau du Guatemala. Même si la France présente un magnifique film (Mustang, à voir également!!!), espérons que Jario Bustamante ait l’occasion de remercier ses parents en larmes, faire coucou à Leonardo avec sa statuette, et – plus sérieusement – montrer la condition des peuples empirée par l’exploitation par les puissants et l’appel de la ville moderne.  Rendez-vous le 14 janvier 2016 pour l’annonce des nominations!!! 

Pour toutes ces raisons, allez le voir aujourd’hui (si vous n’avez pas encore choisi votre coup de coeur guatémaltèque de 2015, promis ça fait chic en soirée!!!!) ou la semaine prochaine. Les séances ICI =  http://www.allocine.fr/seance/film-234157/pres-de/?cgeocode=115755 .

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