LIVRE – Lettres à un inuit de 2022, Jean Malaurie (2015)

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L’urbanisation anarchique du Groenland, un des facteurs du malaise qui règne sur l’île

Jean Malaurie est un scientifique et géographe, qui a (entre autres) mis en lumière la situation de détresse des peuples inuits, menacés de migrations économiques et, de fait, d’une dénaturation de leur identité. Alors que leurs ressources sont convoitées par le monde entier, la communauté internationale se détourne complètement du destin de ces inuits, et de la nécessité de préserver leur culture et leur entité.

        Il a notamment participé à la réalisation de La Saga des Inuit, un documentaire qui s’intéresse à la vie quotidienne de ces habitants du grand nord.

 

     En ethnologue, il a consacré sa vie à faire le lien entre exclusion géographique et désintérêt mondial. En scientifique, il a cherché à montrer que l’urgence écologique fragilise et menace la survie de ces peuples.

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Jean Malaurie dans La Bibliothèque Médicis sur Public Sénat (interviewé par Jean-Pierre El Kabbach dans la seule émission où il sait se tenir)

LA REAFFIRMATION DES IDENTITES FACE A L’APPEL UNIFORMISANT DU PROFIT

Dans son nouveau livre, Lettres à un inuit de 2022, il lance un appel: il faut empêcher le capitalisme débridé d’atteindre le monde entier, sous peine de le standardiser. Il enjoint donc les habitants de la Sibérie, des terres arctiques,  et du Groenland à préserver ce qui constitue leur histoire et à résister à l’appel uniformisant du profit.

      Au Groenland, les taux de suicide battent des records – et notamment chez les moins de trente ans: le manque de reconnaissance des identités, l’incertitude quant à l’avenir dépriment les jeunes inuits.

    En revalorisant (même s’il le fait parfois de manière caricaturale) leur religion, leur langue et leur culture, Jean Malaurie contribue à la diffusion des revendications de certains inuits qui préfèrent préserver leur identité plutôt qu’acquérir une indépendance économique non garantie.

LES GISEMENTS DE TERRE RARE: OPPORTUNITE DE CROISSANCE OU ANNONCE DE LA MORT DE LA CULTURE INUIT?

Cette question est d’autant plus d’actualité que les industriels ont découvert que le Groenland abritait un des plus gros gisements de terre rare (un groupe de métaux essentiel dans l’industrie automobile et aéronautique) au monde. Dès lors, les investisseurs se sont précipités sur l’occasion et ont commencé à étudier la roche pour y effectuer les premiers forages.

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Si, du point de vue de certains observateurs internationaux et de certains inuits, cette découverte est la porte qui pourrait entraîner la croissance du pays et ainsi son autonomie, Jean Malaurie (et nous sommes d’accord avec son point de vue) alerte l’inuit de 2022 des conséquences désastreuses que pourraient avoir ce néo-colonialisme économique. En effet, le manque de main d’oeuvre du Groenland imposerait à la région d’accepter une migration étrangère de masse, forçant ainsi les inuits à parler anglais avec les ingénieurs et travailleurs, et, à terme, peut-être abandonner leur langue déjà si peu employée.

Cette prise de position n’est donc pas partagée par tous. L’excellente émission qui passe sur LCP (eh oui, il n’y a pas que NRJ 12 sur la TNT!), Les dessous de la mondialisation intitulée « Groenland, l’indépendance au bout de la terre » , suggère jusqu’à la dernière minute que ces investissements étrangers constituent la meilleure opportunité de développement pour la région, sans se soucier des problématiques identitaires. Celles-ci sont vaguement évoquées à la fin du documentaire, qui laisse alors un goût d’inachevé. Comment oublier de mentionner les intérêts économiques du Danemark,  dont le Groenland est dépendant? Comment faire l’impasse sur l’immigration de masse que nécessiterait ce projet?

L’UNIFORMISATION DU MONDE: UN MECANISME PARADOXALEMENT A REBOURS DU SENS DE L’HISTOIRE

       Afin d’argumenter son propos, Jean Malaurie rappelle comment l’humanité, au fil des siècles, a appris à accepter des spécificités des peuples. Or, vouloir que le Groenland utilise ses ressources à des fins mercantiles rendrait le pays dépendant de la mondialisation et mènerait à sa standardisation.

Pour illustrer cette idée, l’ethnologue se focalise notamment sur la question de la religion, qui, dans le cas du Groenland, définit en partie l’identité des habitants. En effet, la plupart des inuits sont de confession animiste, mais le pays a été victime d’une colonisation religieuse orchestrée par les chrétiens (et notamment les Danois). Cette évangélisation a contribué à la fragilité de l’identité Groenlandaise telle qu’on la connait aujourd’hui.

Il évoque tout d’abord la position de l’Eglise, qui a fustigé et nié pendant des siècles l’existence même de la pensée « païenne ». « Pendant deux siècles, l’Eglise les a contraints à désapprendre le chamanisme » nous précise Malaurie. L’école colonisatrice qui a institué ce désapprentissage forcé a contribué au déséquilibre du peuple inuit et à la fragilité de leur identité.
C’est Buffon qui le premier, au XIXe siècle, a amorcé l’idée selon laquelle la stigmatisation des peuples (qu’il appelle « sauvages », pardonnez l’époque) était peut-être le fruit d’une méconnaissance. Malaurie le cite dans le texte (Oeuvres complètes, Volume IV, 1836) : « L’homme sauvage est de tous les animaux le plus singulier, c’est le moins connu et le plus difficile à décrire. Mais nous distinguons si peu de ce que l’éducation, l’imitation, l’art et l’exemple nous ont communiqué […] qu’il ne serait pas étonnant que nous méconnaissions totalement le portrait d’un sauvage s’il nous était présenté avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qu’ils doivent en faire leur caractère. » Buffon contribue ainsi à reconnaitre les peuples et leur spécificité.
Bien plus tard, ce seront les anthropologues du XXe siècle, comme Claude Levi-Strauss ou Marcel Griaule (avec qui Malaurie s’est rendu au Groenland) qui ont théorisé puis démocratisé l’idée de « pensée sauvage ». Leurs travaux ont instauré la notion de reconnaissance et de respect des peuples en occident.

     Cette phrase du livre résume bien la pensée de Jean Malaurie, qui regrette la probable entrée du Groenland dans la mondialisation:
     « Habités par leur inconscient animiste, ils ne se reconnaissent pas dans la société matérialiste que leur proposent les Danois, sous patronage déguisé d’un christianisme vidé de ces préceptes de charité. Désormais, une seule perspective: l’argent. » 

        Toute la thèse de Malaurie repose sur cette idée: au cours de l’histoire, la pensée occidentale a évolué dans le sens de la reconnaissance des peuples et de leurs spécificités. Du point de vue des identités, la mondialisation va donc à rebours de l’histoire, en contribuant,  dans une certaine mesure, à l’uniformisation du monde. Hors contexte, cette affirmation peut paraître simpliste, mais le livre l’explicite dans toutes ses nuances et pose les bonnes questions.

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Une conteuse du nord du Groenland

       En ce sens, le parcours et l’oeuvre de Jean Malaurie sont passionnants. En apprendre plus sur cet incroyable personnage nous a aidées à saisir pleinement les enjeux humains de la folle exploitation des ressources qui est en marche dans le monde. Lettre à un inuit de 2022 est à l’image de la carrière de cet octogénaire: émouvant, intelligent et philosophique, Jean Malaurie réussit à faire passer son propos avec finesse et précision.

TOUT UN MONDE: LA QUESTION DE L’ATTACHEMENT A LA TERRE 

          A bien des égards, la situation des citoyens du grand Nord s’assimile à celle des guaranis, peuple d’Amérique Latine (Paraguay, Uruguay, région des Misiones en Argentine et Brésil) que nous allons rencontrer en Février (communauté de Dourados au Brésil). Isolés de tout, ils sont victimes d’expropriations orchestrées par des entrepreneurs peu scrupuleux, qui envient leur lieu d’habitation. Ils les acquièrent pour les transformer en des champs productifs, des attractions touristiques (on pense aux chutes d’Iguaçu) ou autres parcs à thèmes.
En voulant intégrer les peuples à la mondialisation, les industriels amorcent un déséquilibre dans les communautés isolées. Les dessous de ce systèmes ne sont cependant pas si simples: la volonté de développement provient parfois des communautés elles-mêmes, qui envient parfois le mode de vie occidental et veulent le copier.

 DVD de la Saga des Inuits: http://boutique.ina.fr/dvd/PDTINA001573?gclid=CL7JoZSYu8kCFWsJwwodGaUDqg

Livre Lettre à un inuit de 2022: http://www.fayard.fr/lettre-un-inuit-de-2022-9782213699110

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